Le chant grégorien aujourd’hui : difficultés, défi, évangélisation

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Graduale Triplex 1979. répons Ingrediente de la procession des Rameaux Avec la notation Sangalienne sous la portée.

On se rend bien compte de la difficulté que nous avons aujourd’hui par rapport au poids théologique et rituel que peut emporter avec lui le répertoire du chant grégorien. L’urgence est donc de rendre vivant, actuel, quotidien le répertoire grégorien non pas par attrait pour un certain « sound reverberatif » même si – au moins dans un premier temps – il paraît plus roboratif que certaines chansonnettes qu’on entend aujourd’hui dans les églises, mais pour ce qu’il est : le cant de l’Eglise en prière, celle de l’« Épouse, chérie de l’Époux et toujours exaucée ». Il nous faut donc aller plus loin, retrouver le caractère universel et transhistorique de ce répertoire romano-franc, au sujet duquel, une fois l’idéologie dépassée, tout le monde arrive à se mettre d’accord.

Les mélodies grégoriennes de forme ornée sont irremplaçables. Et elles sont caractéristiques. De certains Introïts émane un charme qui créée le climat de la célébration, liée au temps liturgique et à la fête. (…) Certains graduels, offertoires, ou communions sont des perles précieuses qui alimentent profondément la piété des fidèles.(…) Chantés comme il faut, avec sentiment et compétence par une schola ou même par un chantre vraiment qualifié, dans le silence recueilli et méditatif de l’assemblée, ils émeuvent profondément et unissent à Dieu. Lorsque l’on a toutes les possibilités de bien exécuter ce répertoire, ce serait une erreur de l’abandonner pour des mélodies plus simples ou populaires » (P. Annibale Bunigni, secrétaire du Consilium pour l’application de la réforme liturgique de Vatican II)

Le chant grégorien, il n’y a rien de plus sérieux. La raison pour laquelle nous écarterons les arguments de ceux qui nous expliquent qu’en fin de compte, le rite et / le chant, ce n’est pas le plus important, est parfaitement résumée dans l’intervention de Benoît XVI au collège des Bernardins :

« Il y a encore un autre pas à faire. La Parole de Dieu elle-même nous introduit dans un dialogue avec Lui. Le Dieu qui parle dans la Bible nous enseigne comment nous pouvons Lui parler. En particulier, dans le Livre des Psaumes, il nous donne les mots avec lesquelles nous pouvons nous adresser à Lui. Dans ce dialogue, nous Lui présentons notre vie, avec ses hauts et ses bas, et nous la transformons en un mouvement vers Lui. Les Psaumes contiennent en plusieurs endroits des instructions sur la façon dont ils doivent être chantés et accompagnés par des instruments musicaux. Pour prier sur la base de la Parole de Dieu, la seule labialisation ne suffit pas, la musique est nécessaire. Deux chants de la liturgie chrétienne dérivent de textes bibliques qui les placent sur les lèvres des Anges : le Gloria qui est chanté une première fois par les Anges à la naissance de Jésus, et le Sanctus qui, selon Isaïe 6, est l’acclamation des Séraphins qui se tiennent dans la proximité immédiate de Dieu. Sous ce jour, la Liturgie chrétienne est une invitation à chanter avec les anges et à donner à la parole sa plus haute fonction. À ce sujet, écoutons encore une fois Jean Leclercq : « Les moines devaient trouver des accents qui traduisent le consentement de l’homme racheté aux mystères qu’il célèbre : les quelques chapiteaux de Cluny qui nous aient été conservés montrent les symboles christologiques des divers tons du chant » (cf. Dom Jean Leclerc,. L’Amour des lettres et le désir de Dieu Initiation aux auteurs monastiques du Moyen Âge, p. 229).

Pour saint Benoît, la règle déterminante de la prière et du chant des moines est la parole du Psaume : Coram angelis psallam Tibi, Domine – en présence des anges, je veux te chanter, Seigneur (cf. 138, 1). Se trouve ici exprimée la conscience de chanter, dans la prière communautaire, en présence de toute la cour céleste, et donc d’être soumis à la mesure suprême : prier et chanter pour s’unir à la musique des esprits sublimes qui étaient considérés comme les auteurs de l’harmonie du cosmos, de la musique des sphères. À partir de là, on peut comprendre la sévérité d’une méditation de saint Bernard de Clairvaux qui utilise une expression de la tradition platonicienne, transmise par saint Augustin, pour juger le mauvais chant des moines qui, à ses yeux, n’était en rien un incident secondaire. Il qualifie la cacophonie d’un chant mal exécuté comme une chute dans la regio dissimilitudinis, dans la ‘région de la dissimilitude’. Saint Augustin avait tiré cette expression de la philosophie platonicienne pour caractériser l’état de son âme avant sa conversion (cf. Confessions, VII, 10.16) : l’homme qui est créé à l’image de Dieu tombe, en conséquence de son abandon de Dieu, dans la ‘région de la dissimilitude’, dans un éloignement de Dieu où il ne Le reflète plus et où il devient ainsi non seulement dissemblable à Dieu, mais aussi à sa véritable nature d’homme. Saint Bernard se montre ici évidemment sévère en recourant à cette expression, qui indique la chute de l’homme loin de lui-même, pour qualifier les chants mal exécutés par les moines, mais il montre à quel point il prend la chose au sérieux. Il indique ici que la culture du chant est une culture de l’être et que les moines, par leurs prières et leurs chants, doivent correspondre à la grandeur de la Parole qui leur est confiée, à son impératif de réelle beauté. De cette exigence capitale de parler avec Dieu et de Le chanter avec les mots qu’Il a Lui-même donnés, est née la grande musique occidentale. Ce n’était pas là l’œuvre d’une « créativité » personnelle où l’individu, prenant comme critère essentiel la représentation de son propre moi, s’érige un monument à lui-même. Il s’agissait plutôt de reconnaître attentivement avec les « oreilles du cœur » les lois constitutives de l’harmonie musicale de la création, les formes essentielles de la musique émise par le Créateur dans le monde et en l’homme, et d’inventer une musique digne de Dieu qui soit, en même temps, authentiquement digne de l’homme et qui proclame hautement cette dignité. »

Nous ferons donc du chant grégorien non seulement parce que c’est beau, que c’est juste, et que c’est ce que demande l’Église, mais parce que nous y trouverons notre voie d’humanité. Trouver notre voie par notre voix… Saint Exupéry, qui rappelons-le était non croyant, semble même faire écho au S. Père sur ce sujet, dans sa Lettre au général « X » (1943).

« Ah général, il n’y a qu’un problème, un seul, de par le monde. Rendre aux hommes une signification spirituelle. Des inquiétudes spirituelles. Faire pleuvoir sur eux quelque chose qui ressemble à un chant grégorien. Si j’avais la foi, il est bien certain que, passée cette époque de « job nécessaire et ingrat », je ne supporterais plus que Solesmes. On ne peut plus vivre de Frigidaires, de politique, de belote et de mots croisés. »

Évidemment, ce texte est de plus en plus d’actualité, même si on ne la référence au frigidaire et à la belote serait revue si ce texte était écrit aujourd’hui…

La question du chant liturgique en général et du chant grégorien en particulier n’est pas aussi simple que ce qu’on veut nous faire croire… Pour percevoir ce qu’est le chant grégorien, il faut le pratiquer dans son ensemble, les pièces ornées comme les récitatifs, en imbiber le quotidien, et remettre son souffle et son corps, et donc son cœur et son âme à sa vraie place sous le regard de Dieu.

« De fait, la meilleure école pour comprendre et pénétrer les secrets d’un répertoire demeure la pratique régulière de ce répertoire : (…) Alors pourquoi cette résistance face à la volonté de restaurer en totalité ou en partie – selon les circonstances – la messe célébrée sous sa forme latine et grégorienne ? Les générations nouvelles seraient-elles plus ignorantes que celles qui les ont précédées ? (…)

Le chant grégorien n’a pas à devenir une musique de conservatoires ou de concerts, ou de disques : il n’a pas à être momifié pour être présenté dans des musées. Il doit demeurer vivant, redevenir vivant au sein de nos assemblées ; c’est en l’entendant et en le chantant au cours des liturgies qu’il pourra nourrir les fidèles au point que ceux-ci se sentiront davantage encore faire partie du peuple de Dieu.

Il est grand temps de sortir de notre torpeur : les exemples lumineux doivent venir des cathédrales, des grandes églises, des monastères et des couvents, des séminaires et des maisons de formation religieuse… Ainsi les plus petites paroisses seront-elles « contaminées » à leur tour par la suprême beauté du chant de l’Église. Ainsi, le pouvoir de persuasion du chant grégorien va-t-il rayonner pour aller jusqu’à conforter le peuple dans son authentique sens de la foi catholique. Et l’esprit du chant grégorien inspirera les nouvelles compositions, tout en guidant les efforts faits en vue de l’inculturation à travers un véritable Sensus Ecclesiae. (…) C’est le bon moment pour agir : n’attendons plus. (Mgr Miserachs Grau, 2005, directeur de l’institut pontifical de musique sacrée, Rome).

Pratiquer au quotidien le chant grégorien, c’est en particulier le pratiquer dans l’office divin, qui rappelons-le n’est pas un sacrement, et donc n’a pas nécessairement besoin d’un ministre ordonné pour être mis en œuvre (même si c’est préférable). L’office divin st donc atteignable pour tous et chacun, y compris dans chacune de nos maisons, au quotidien.

En conclusion de la première partie (fiches 1 à 4)

Lorsqu’on fait un parcours historique du répertoire du chant grégorien et de ses notations, on se rend compte qu’on est en présence d’une réalité somme toute assez mouvante, ce qui est tout de même le comble pour un répertoire dont la réputation est d’être une sorte de paradigme de tradition.

Ne serait-ce qu’au point de vue de l’évolution des « notations » :un répertoire composé sans aucune référence à la musique écrite (chose tout à fait impensable à l’époque) puis passage progressif de l’écriture neumatique à la portée, puis réforme profonde du chant à l’époque baroque, puis « reinventio » du répertoire.

Si on essaie de toucher la réalité du répertoire grégorien au travers des publications (antiphonaires et graduels) on a alors : les deux principales notations neumatiques (Laon et Saint Gall), puis manuscrits sur portées, puis les différentes éditions imprimées. L’édition médicéenne, dont nous avons montré la faible valeur, puis Graduels de dom Pothier, antiphonaire de 1912, antiphonaire monastique de 1934 (avec légitimation mais non « canonicité ») des épisèmes et points (dits « signes rythmiques de Solesmes »), puis avènement des éditions triplex (la première version étant le « graduel neumé » de dom Cardine à partir duquel a été tiré le Graduale Triplex de 1979, à partir d’une édition du graduel vatican de 1908 sur lequel l’édition « commerciale » de 1961 a ajouté les fameux signes rythmiques, sans aucune réflexion mélodique), puis les éditions du psalterium monasticum (1981) et du liber hymnarius de 1983 (le second étant un livre officiel du rite romain) qui revoient déjà de façon assez forte le système de notation impliquant une certaine évolution des règles interprétatives), puis de l’Antiphonale Monasticum de 2005, des Heures grégoriennes de 2008, et de l’Antiphonale romanum de 2009. Les dernières éditions en particulier proposent des graphies précises pour les uncinusstrophae,salicus ; les barres, demi barres et quart de barre sont beaucoup mieux placées et on un sens musical (ce qui n’est pas du tout le cas sur le Graduale romanum de 1908 et ses succédanés), sans parler de cette œuvre musicologique mais inutilisable dans une « vraie » liturgie qu’est le Graduale novum de 2011. Bref, aujourd’hui, lorsqu’on parle de la « notation carrée » du chant grégorien, on est face à une réalité multiforme. Nous verrons donc, dans les prochaines fiches, la relation que nous pouvons établir entre les partitions modernes, les manuscrits et l’interprétation.

Le chant grégorien en paroisse ?

Après deux années de pratique du chant grégorien dans différents lieux de culte de la région parisienne, il nous semble important aujourd’hui de tirer quelques conclusions pratiques des expériences que nous avons pu avoir, en vue d’orienter notre action pour les prochains mois. Car il faut bien préciser le champ de nos ambitions : bien sûr, nous aimons pratiquer ce chant millénaire et faire partager notre attrait pour une liturgie solennisée et respectueuse de la nature des mystères célébrés. Mais bien plus que cela, nous voulons prouver que le chant grégorien est pratiquement utilisable dans les paroisses, et qu’il n’est pas réservé aux monastères ou à certaines communautés qu’on accuse ça et là de nostalgie.

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 Nos constatations :

En deux ans d’engagements réguliers auprès de communautés différentes, nous avons pu constater que :

notre action est appréciée : plusieurs fois, les paroissiens ou les curés nous ont exprimé leur étonnement et / ou leur reconnaissance pour notre intervention.

Les paroissiens, même s’ils ne sont pas familiers du latin ou de cette expression chantée, reconnaissent que le chant grégorien donne une couleur liturgique vraiment très différente de ce qui est ordinairement pratiqué, (attention : nous ne jetons pas ici l’opprobre sur les liturgies « conventionnelles »).

 L’éloignement esthétique de la plupart des cantiques français de l’art grégorien a poussé certains de nos « commanditaires » (curés, équipes liturgiques) à nous demander de chanter l’ensemble du propre et de l’ordinaire, alors même que nous souhaitions n’intervenir que sporadiquement (par ex. en ne chantant que l’offertoire, la communion, ou une autre pièce).

   Le chant grégorien n’est pas perçu comme un chant élitiste, malgré cette accusation souvent facile qu’il subit de la part des gens qui ne l’ont pas « éprouvé » pastoralement. En particulier, les chants du Kyrie, Gloria et Credo sont particulièrement appréciés par l’assemblée, qui s’unit à la schola de façon franche et massive. N’en déplaise à certains, ce sont des airs populaires et faciles !

   Les messes grégoriennes sont particulièrement appréciées lorsque elles mêlent (en plus du propre et de l’ordinaire officiel) certains chants connus en Français. Cela peut paraître contradictoire avec une observation précédente. Encore faut-il en effet sélectionner soigneusement les cantiques en question pour qu’ils s’accordent bien avec la « couleur » esthétique apportée par le chant grégorien. C’est d’ailleurs ce qui est pratiqué depuis des années dans certaines paroisses : tout le propre est chanté, mais on y ajoute un chant d’action de grâce non grégorien après la communion, ainsi qu’un chant de sortie. Il est de même souvent très apprécié de proposer un psaume responsorial modal et monodique, sur une mélodie simple, à la place du graduel. Dans certaines conditions, (procession d’entrée particulièrement longue, suivie d’un encensement solennel…) on peut même imaginer de faire précéder l’introït grégorien par un cantique français, le grégorien étant réservé au moment de l’encensement. En effet, les cantiques français sont aujourd’hui des réalités liturgiques, qu’il ne faudrait pas mépriser sous prétexte que la plupart d’entre eux sont musicalement et / ou par les paroles bien inférieurs en qualité que le chant officiel de la liturgie romaine. Il faut modérer ce jugement un peu trop à l’emporte pièce proféré par des « militants » d’une « cause grégorienne » qui dessert en fin de compte l’art liturgique lui-même… Le chant grégorien subit en effet lui-même trop de jugements péremptoires et erronés du même acabit pour que ses défenseurs fassent subir aux autres formes liturgiques la même injustice. D’autant plus que – faut il le rappeler – le grégorien n’a pas besoin d’être défendu : après tout, il est « canonisé » par les autorités les plus éminentes de l’Eglise et reconnu comme saint par le magistère… Cette approche de « mélange » entre des mélodies chantées en Français mais conformes à l’esprit grégorien (sans pouvoir en être !) et l’art grégorien lui-même nous semble particulièrement riche et même conforme aux enseignements du Concile Vatican II, qui rappelle ainsi que tout le magistère du XX° siècle que le chant grégorien est le modèle de toute prière chantée ; en associant au modèle d’autres expressions, nous arriverons certainement à influencer dans un sens pleinement liturgique les nouvelles compositions, et peut être même à faire passer de mode celles d’entre elles qui sont a-liturgiques.

Pour rendre justice au chant grégorien, il faudrait qu’il soit perçu comme ce qu’il est : un chant populaire. Cela sous entend que nos liturgies ne peuvent pas et ne doivent pas être « solesmiennes ». Non pas que nous n’apprécions pas l’expression liturgique de la vénérable abbaye, bien au contraire : il est patent qu’à Solesmes est atteint un niveau de perfection de l’art liturgique. Mais cet art liturgique est fondamentalement monastique, et nous n’avons pas tous cette vocation… Il est entendu que dans l’état actuel des choses, nos liturgies grégoriennes sont réservées à certains lieux ou certaines occasions plus solennelles, les liturgies « stationales », par exemple. Il est difficile d’imaginer dans une paroisse du XXI siècle le propre et l’ordinaire chanté à la messe quotidienne (lorsque celle-ci subsiste). Par contre, il est tout à fait envisageable d’imaginer de laisser une place « normale » au chant grégorien à la Messe dominicale qui a la connotation la plus « classique », et ce avec les aménagements décrits plus haut.


 Le grégorien est souvent rejeté pour des questions de principe ou des difficultés de faisabilité : dans bien des cas, le chant grégorien est perçu comme beaucoup trop difficile ; il faut pourtant se rendre à l’évidence des faits. A Solesmes, où le chant grégorien est exclusif dans une liturgie pratiquée huit heures par jour, la majorité des moines et moniales ne sort pas du conservatoire de chant. Même nous autres, à la Schola Saint Maur, qui n’avons pas atteint le niveau d’excellence solesmien, et qui pratiquons le grégorien à notre petit niveau, nous ne sommes pas une majorité de musiciens chevronnés. Rendons nous bien compte d’une réalité historique : le chant grégorien a été composé à une époque où la notation sur partitions n’existait pas. Même la notation carrée couramment pratiquée aujourd’hui est tardive, voire décadente. Bien plus, le chant grégorien ne requiert pas a priori de connaissances très techniques dans la mesure où sa transmission des mélodies, à l’âge d’or grégorien se faisait uniquement à l’oreille ! La restauration du chant grégorien commencée par Dom Guéranger a en fait été réalisée en réaction contre les tendances du XVII° au XIX° siècle qui privilégiaient « la messe en musique ». L’essor du baroque avait en effet donné une place exagérée aux ensembles musicaux souvent professionnels des paroisses urbaines. Les morceaux de musique (en particulier les motets) étaient conçus pour accompagner sans discontinuer l’action individuelle du prêtre à l’autel. En rédigeant l’Année liturgique et en remettant en valeur le chant grégorien, le premier abbé de Solesmes a voulu rendre au chrétien la compréhension de la liturgie et la participation, dans son ordre, aux mystères sacrés. L’œuvre de Dom Guéranger était évidemment tournée vers ses moines, mais également et surtout à destination des simples fidèles dont il connaissait les attentes en tant qu’ancien prêtre diocésain. On peut donc sans hésiter affirmer – et c’est ce qu’a fait le mouvement liturgique à la suite de dom Guéranger – que la réflexion théologique et doctrinale entreprise sur la liturgie par ce dernier et magnifiée par la restauration du chant grégorien par ses successeurs avait un objectif bien plus large que le milieu monastique.

 Dépolitiser l’usage du latin

 Pour que le chant grégorien puisse être bien perçu, il faut dédramatiser et « dépolitiser » l’usage du latin. Engoncé dans une idéologie vernaculaire, le grégorien ne trouve pas sa place parce que le latin n’est pas politiquement correct… au moins en France. Car la situation n’est pas la même dans beaucoup d’autres pays notamment européens. Dans notre monde de réseaux, d’échanges internationaux, de mondialisation, où l’information s’échange à la vitesse de la lumière, nous avons besoin de vecteurs de pensée universels… L’Eglise ne s’y trompe pas, et sa langue officielle continue d’être une langue réputée morte. Et c’est son avantage. Car si l’Eglise privilégiait l’Anglais, est-on certains que ne finirait pas par triompher une vision liturgique et théologique anglo-saxonne ? L’homme pense comme il lit… Et si cet argument ne suffisait pas pour l’usage du latin, faisons confiance au passé pour achever de nous convaincre : après tout, le latin est la langue patristique et justement celle dont les Pères se sont servis à la suite de saint Jérôme pour comprendre et méditer les Saintes Ecritures. Le latin a été jusqu’au XIX° siècle la langue de la pensée scientifique. Dans son expression littéraire, il ne s’arrête pas à « La guerre des Gaules » … Le développement sémantique du latin est allé bien au-delà de l’Antiquité, et sa capacité d’expression continue d’être porteuse jusqu’à nos jours, en particulier dans la liturgie. Quiconque s’est intéressé aux textes latins de la liturgie de la messe, et en particulier aux collectes de l’ordo actuel, en conviendra. On dépasse largement le niveau du « latin de cuisine », qui subsiste, il est vrai, dans certains textes bibliques. La compagnie de Jésus au XVI° siècle avait privilégié l’usage des langues locales pour l’évangélisation, afin de purifier le message évangélique des puissances colonialistes de l’époque. A l’inverse, aujourd’hui, dans un contexte de domination planétaire de l’Anglais, nous ne disposons pas de meilleur vecteur de neutralité culturelle que le Latin. Son usage est donc particulièrement en conformité avec notre religion chrétienne, et il demeure pertinent comme un vecteur de pensée préservé des influences politico culturelles des puissances du XXI° siècle.

 Une « certaine époque » est révolue

 Nous nous rendons bien compte que notre action, – qui remporte un succès certain, n’ayons pas peur de le dire ! – aurait été beaucoup plus difficile et moins comprise il y a encore 15 ans. Nous avons connu les années 1970 et 1980 où les querelles idéologiques d’après 1968 auraient coupé court à toute initiative allant dans ce sens, et où la question de « la messe en latin » a même abouti à un schisme douloureux. Le chant grégorien, alors qu’il est volontairement délaissé pour des motifs dits « pastoraux »au profit d’une expression chantée en langue vernaculaire parfois truffée de poncifs soit marxistes soit relativistes (la liste est longue, nul besoin d’en faire le rappel ici ( nous renvoyons le lecteur à http://www.de-ecclesia.com ) est devenu une sorte de « dandysme spirituel ». A tel point que les concerts de chant grégorien ont pu supplanter l’expression grégorienne proprement liturgique ou qu’on a entendu à une certaine époque de chant grégorien dans les boîtes de nuit que dans les églises (cf. l’enregistrement de l’abbaye de Silos qui a fait fureur au début des années 1990). Par un effet de retour de balancier – peut être aussi grâce à l’insistance du Saint Père pour « normaliser » les tendances liturgiques les plus classiques dans un cadre ecclésial, le chant grégorien semble pouvoir être de nouveau admis comme une expression liturgique légitime. Il nous reste à montrer qu’il n’est pas foncièrement l’apanage des moines ou des « ringards nostalgiques ».

Les prêtres doivent étudier l’art du chant grégorien

Les prêtres doivent étudier la liturgie sous tous ses aspects. Le chant grégorien faisant partie intégrante de la liturgie romaine, il est clair que les prêtres – et les séminaristes – doivent étudier l’art du chant grégorien: son histoire, sa dimension spirituelle, son actualité… etc.
Etudier le chant grégorien, ce n’est pas se limiter à entonner de temps en temps, tant bien que mal, un Gloria ou un Credo. C’est d’abord connaître le sens des pièces qui jalonnent l’année liturgique; c’est ensuite apprendre à chanter correctement (même si l’on n’est pas un musicien dans l’âme) un répertoire minimum; ce qui signifie: ne pas hacher les syllabes, ne pas hurler dans le micro comme le font les « chauffeurs de salles » avant un spectacle… etc. Il y a un minimum de technique à connaître!

Etudier l’art du chant grégorien, c’est aussi faciliter l’accès des fidèles à la liturgie latine et grégorienne: qu’une assemblée paroissiale puisse participer à une célébration liturgique – et plus particulièrement à la messe dominicale – en chantant les pièces grégoriennes faites pour elle, ce n’est pas seulement souhaitable. C’est un devoir!
Car telle est bien la pensée de l’Eglise. Il suffit, pour s’en convaincre, de reprendre le Motu proprio Inter Sollicitudines de Pie X, de lire Musicae Sacrae Disciplina de Pie XII, et surtout de reprendre le chapitre VI de la Constitution Sacrosanctum Concilium sur la Liturgie de Vatican II… Tout récemment encore, le pape Benoît XVI a publié l’Exhortation Sacramentum Caritatis dans laquelle, se faisant le porte-parole d’évêques du monde entier, il rappelle qu’ « au cours de leurs études, les futurs prêtres devront s’entraîner à saisir et à célébrer la messe en latin [et] devront apprendre la valeur du chant grégorien pour [être capables d’] éduquer les fidèles dans cette voie ».

 

Il est très facile de comprendre le pourquoi de telles directives: en France tout particulièrement, les fidèles, excédés par les faiblesses de leur épiscopat, se sont adressés au Vatican où ils ont fini par être entendus. En fait, la mise à l’index du latin et du chant grégorien, durant les années qui ont immédiatement suivi le Concile, demeurait incompréhensible. Et non seulement incompréhensible, mais aussi déplorable dans la mesure où elle contredisait l’enseignement de Vatican II dont se prévalaient… ceux qui se disaient fidèles à l’esprit et à la lettre du renouveau liturgique.
Le latin et le chant grégorien, qui sont étroitement liés aux sources bibliques, patristiques et liturgiques, sont une part importante de la lex orandi qui s’est élaborée au cours de l’histoire de l’Eglise. Les historiens qui étudieront le XXème siècle auront à dire comment il a pu se faire que des clercs interdisent l’utilisation de ce patrimoine liturgique, et comment il a pu se faire que des fidèles laïcs acceptent avec une incroyable légèreté qu’on ampute la prière de telles richesses et qu’on les prive d’un tel trésor spirituel. Comment des fidèles ont-ils pu accepter et admettre que l’on puisse ainsi les couper de leurs racines ?

 

La suppression d’une telle tradition de prière qui s’était maintenue durant deux millénaires, a constitué un climat favorable à la prolifération de nouveautés musicales qui, dans la majorité des cas, n’ont aucun rapport avec la liturgie ni aucune racine dans la tradition de l’Eglise. On a ainsi appauvri considérablement l’Eglise, lui causant des dommages qui seront longs et difficiles à réparer, malgré les bonnes volontés qui se font jour.
Une restauration du chant grégorien au sein des assemblées paroissiales ne pourra se faire qu’avec le concours de scholae cantorum et des célébrants correctement formés à la spiritualité liturgique. C’est uniquement à ce prix que l’on pourra envisager un retour vers un plus grand sérieux liturgique, vers une forme de chant ayant un caractère d’universalité au même titre que la prière officielle de l’Eglise.
Comment les chants qu’on entend actuellement au cours des assemblées dominicales paroissiales pourraient-ils à plus ou moins long terme remplacer le chant grégorien, dont la noblesse et la solidité – même dans les pièces les plus simples – sont capables d’élever le coeur des fidèles? Quelqu’un faisait remarquer au jour que le le grégorien a mis plusieurs siècles à se constituer et que les cantiques actuels avaient eux aussi besoin de temps pour constituer un répertoire de qualité. Ce à quoi un religieux avait répondu: « Plantez un manche à balais, arrosez-le aussi longtemps que vous voudrez: il ne donnera jamais des roses ».
Sous prétexte de faire « participer » les fidèles à la liturgie, nous les avons forcés à avoir toujours la bouche ouverte pour s’épuiser à chanter des petits refrains insipides qui ont désormais leur place dans de petites célébrations indigentes. Nous avons soudain ignoré que le peuple chrétien avait de grandes facultés pour mémoriser des mélodies et des textes capables de le toucher en profondeur: certains ont alors forcé les fidèles à oublier les mélodies grégoriennes qu’ils savaient « par coeur » (l’expression dit bien ce qu’elle veut dire) et par tradition. Ce faisant, ces idéologues du « tout en vernaculaire » ont privé les fidèles de la possibilité d’approfondir leurs connaissances liturgiques. On a comme programmé une amnésie collective ayant pour finalité de rendre les fidèles perméables à toutes les stupidités musicales, puis à toutes les erreurs doctrinales. La preuve, c’est qu’après avoir supprimé le Credo dans un premier temps, on en est maintenant à faire chanter aux assemblées des « machins » dont les paroles n’ont plus aucun rapport avec le Symbole de la Foi catholique. Quand un célébrant fera chanter « A-a-a la queue-le-leu » au moment de la procession de communion, il n’y aura peut-être plus aucun fidèle pour simplement s’étonner… Des clercs ont sapé le bon sens des fidèles en les gavant de niaiseries musico-liturgiques. Et c’est gravissime!
L’Eglise permet que missel romain actuel, qui donne les textes liturgiques en latin, soit traduit en langues courantes. L’Eglise souhaite vivement que ce missel soit mis en oeuvre, tant sous sa forme latine que sous sa forme vernaculaire. Pourquoi aurions-nous peur d’utiliser ces possibilités?
Le chant grégorien, qui n’est pas autre chose que la prière officielle de l’Eglise portée à la perfection de sa forme grâce à l’art musical, n’a pas à devenir une musique de conservatoires ou de concerts, ou de disques: il n’a pas à être momifié pour n’être plus exécuté qu’à l’occasion de festivals donnés pour un public qui ignore tout de la foi chrétienne. Il doit redevenir vivant au sein de nos assemblées: c’est en l’entendant et en le chantant régulièrement au cours des célébrations liturgiques qu’il pourra nourrir les fidèles au point que ceux-ci se sentiront davantage encore faire partie de l’unique peuple de Dieu.
« L’Eglise reconnaît dans le chant grégorien le chant propre de la liturgie romaine; c’est donc lui qui, dans les actions liturgiques, toutes choses égales doit occuper la première place. » « Doit occuper la première place » dit Vatican II… ce qui est autre chose que « peut de temps en temps être exécuté si le curé ou l’équipe liturgique ne s’y oppose pas »….
Il est grand temps de sortir de notre torpeur: les exemples probants doivent venir des cathédrales, des grandes églises, des monastères et des couvents, des séminaires et des maisons de formation religieuse… Ainsi les plus petites paroisses seront-elles « contaminées » à leur tour par la suprême beauté du chant de l’Eglise romaine. Cela se fait en de nombreux pays: pourquoi pas en France « également »?
Bien entendu, les actions en faveur de la liturgie latine et grégorienne doivent être menées de façon harmonieuse. Jean-Paul II l’a bien rappelé: « L’aspect musical des actions liturgiques ne peut pas être tributaire d’improvisations ou de choix individuels; il doit s’appuyer sur des décisions bien coordonnées et respectueuses des normes, et prises par des autorités compétentes ayant une solide formation liturgique. »
Remettre le chant grégorien à la première place dans la liturgie actuelle, c’est être pleinement dans la ligne conciliaire et c’est respecter les directives faisant autorité: celles qui émanent du Siège apostolique. L’essentiel a été dit et rappelé dans l’Exhortation Sacramentum Caritatis; alors combien de temps faudra-t-il attendre encore pour passer aux actes? Combien de temps devrons-nous attendre encore pour que les Evêques disent franchement et clairement aux fidèles – et plus spécialements aux prêtres -: « Oui, en remettant le latin et le chant grégorien dans la liturgie, vous êtes totalement dans la ligne de Vatican II et vous faites ce que l’Eglise vous demande de faire pour le bien spirituel du plus grand nombre »?

(Cf. La messe en latin et en grégorien , éditions Téqui, Paris)

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